J7 – Des crêtes de Tende à Vintimille

L'arrivée au Passo Fonte-Dragurina, col frontière, est dangereuse et de toute beauté

L’arrivée au Passo Fonte-Dragurina, col frontière, est dangereuse et de toute beauté

Après une nuit tranquille en dortoir, nous nous apprêtons à repartir pour la dernière journée. Le petit-déjeuner est vite servi, et nous nous élançons pour remonter la même piste descendue la veille. Elle nous mènera jusqu’à la Sella d’Agnaira (1 880m, soit + 350m de D+ environ). En montant, nous doublons 3 vttistes Italiens un peu impressionnés par l’allure et notre équipement avec sacoches. On les retrouvera au sommet pour discuter un peu et prendre des photos.

Ce petit moment de gloire passé, quand j’y repense, cette journée était particulière et pleine de paradoxes. Sur le papier, c’est un parcours rêvé, du vélo comme on l’aime : la liberté, l’effort, l’autonomie avec les sacoches, ces montagnes superbes, ces cols à profusion, ces pistes pleines d’Histoire et jamais monotones; cette dernière journée va nous permettre d’arriver jusqu’à la Méditerranée en longeant la frontière Franco-Italienne. En réalité, tout cela est vrai, mais là où nous pensions avoir affaire à une journée simple (départ à 1 541m, sommet au Pas de la Valetta à 1 909m, puis descente progressive jusqu’au niveau de la mer), nous avons finalement eu une journée presque…désagréable.

Entre le pas de la Valletta 1 909m et le col de Girenze 1 680m

Entre le pas de la Valletta 1 909m et le col de Girenze 1 680m

La piste se transforme rapidement en sentier, une bonne partie de la journée. Cela devient dur, souvent il faut marcher et pousser le vélo, voire le porter. Le paysage et le tracé sont assez incroyables, s’en est même dangereux parfois. Les remontées sont fréquentes. Elles ne sont jamais très longues, mais usantes; et ce terrain… Nous passons le pas de l’Incise (1 684m), le col du Corbeau (1 404m), tous sont remarquables et différents. Les vttistes nous doublent et inversement jusqu’au col du Corbeau. Là ils nous diront qu’ils pensaient cela plus facile, par exemple le sentier qui mène au Corbeau est plutôt cyclable en légère descente, mais il est assez vertigineux, une glissade et on tombe dans le trou.

Du Corbeau au col de Muraton  (1 157m), là aussi sur le papier c’est simple, on perd en altitude, il y a quoi… 4 kms peut-être. Deux chemins sont possibles. Il faut faire son choix, nous avons pris celui qui s’enfonce dans la forêt. En fait le chemin est horrible, il y a des branches partout, il n’est pas entretenu, il faut porter, monter, redescendre… Nous faisons une pause pour manger. Il n’y a pas de passage, pas de randonneurs; pourtant le paysage est beau.

Pendant un bon moment la piste se transforme en chemin aérien

Pendant un bon moment la piste se transforme en chemin aérien

Plus loin, au colle Peigairole à 1 330m, la route goudronnée refait soudainement son apparition, nous ne l’avions plus vue depuis le col de Tende. Juste quelques kilomètres, car après un petit tâtonnement (merci le GPS, car la voie historique n’est pas indiquée) nous repartons sur les pistes aujourd’hui délaissées. Ah ces anciennes pistes militaires ! Si bien entretenue sur les crêtes de Tende, mais aujourd’hui complétement abandonnées semble t’il. Nous sommes seuls au monde, il n’y a plus que nous, les pistes, et les vestiges d’un temps révolu (baraquements, abreuvoirs pour soldats à secs…). Il fait chaud, ça tape, bien que la forêt soit désormais omniprésente à mesure que nous perdons de l’altitude. La chemin est dans un mauvais état. Vu en photo cela semble facile, sauf que les pierres sont énormes; c’est non seulement désagréable d’y rouler mais dur pour le matériel chargé.

De mon côté, l’amortisseur de mon guidon est dégonflé, il m’aurait été bien utile. Coté Simon Petrovic, il crève une première fois. Puis une seconde. Rupture de matériel (petite erreur de chambre à air – bien vérifier la compatibilité de son matériel avant de partir pour ce genre de périple :)  Et à une bonne trentaine de kilomètres de la gare de Vintimille, alors que la piste n’en finit plus (la descente vers la mer est…très douce), explosion progressive d’une jante.

A partir de ce moment, c’est une vraie galère. Petrovic marche à côté du vélo après plusieurs tentatives de réparation et de regonflage du pneu. C’est long. Petite tension dans l’air. Finalement, il se remet sur le vélo à allure d’escargot. De toute manière la jante est foutue, on ne peut pas marcher 30 kms, et je ne vais pas non plus redescendre seul, chercher un vélociste, une jante ou plusieurs chambres à air, pour remonter ensuite…

Vue sur le mémorable col du Corbeau 1 404m et sur le sentier pour y parvenir, bien visible pour y parvenir...non ?

Vue sur le mémorable col du Corbeau 1 404m et sur le sentier pour y parvenir, bien visible pour y parvenir…non ?

Je lui prends ses sacoches pour alléger son vélo. Maintenant il n’y a plus guère de montées. Tant pis pour les quelques cols accessibles très proches de la piste. Nous comprenons aussi que notre espoir d’être déjà de retour à Lyon le jour même s’éloigne à mesure que nous nous rapprochons du but. Le temps passe. La mer est en vue, et Vintimille. Nous entendons les cigales, juste avant de retrouver définitivement la route goudronnée et la banlieue huppée de cette ville, un cycliste type compétiteur arrive, en sens inverse. Il est à fond, affuté le gars, et petit comme Quintana. Il nous fait face et s’arrête; j’ai désormais 5 sacoches, Simon se traine avec son vélo… Il comprend qu’on est français : « Y a plus de goudron ? C’est possible d’aller jusqu’à l’antenne ? » que l’on aperçoit non loin sur un sommet. Nous lui répondons que la piste est mauvaise, ça ne passera pas longtemps avec son matériel, il n’y qu’à la regarder de toute façon… et nous voir… Rien d’autre, il fait demi-tour aussi vite qu’il est arrivé. Pas un mot sur nous, pas de proposition d’aide. Il y a des cyclistes comme ça.

La piste et ses gros cailloux, vers l'altitude 1000, et à l'endroit d'une crevaison de Simon...

La piste et ses gros cailloux, vers l’altitude 1000, et à l’endroit d’une crevaison de Simon…

Dans les hauteurs de Vintimille, la route s’éternise également, elle serpente joliment pour desservir quelques belles demeures. Nous avons dû nous éloigner un peu du parcours historiques sur les derniers kilomètres car c’est normalement plus direct. Un dernier raidard à 14% puis une descente jusqu’au niveau de la mer par une route raide où nous passons des beaux quartiers aux coins louches et peu accueillants. Cette fois nous rejoignons une route dangereuse par sa fréquentation et la vitesse des voitures. Puis nous nous fondons dans l’effervescence de cette ville touristique. Globalement, elle nous semble plutôt moche, avec beaucoup de pauvreté.

Nous arrivons à la gare. Il y a beaucoup de « migrants » qui trainent. C’est le quotidien là-bas. Nous discutons avec une guichetière, comme d’habitude il ne fait guère bon voyager sur les grandes lignes avec son vélo. Donc nous devons prendre un billet pour Nice, en sachant qu’il faudra dormir quelque part cette nuit; mais pas à Lyon.

Le Vintimille – Nice s’arrête un peu partout. Les douaniers (?) font des contrôles… un type était dans notre wagon jusqu’à l’arrivée des douaniers, puis il a disparu… Avec Simon, nous nous faisons la même réflexion : pourquoi attendre toute la journée aux alentours des gares, tenter sa chance dans le train, être refoulé; parfois… Il y a pleins de sentiers un peu à l’écart des villes, où il n’y a pas un contrôleur, et qui franchissent la frontière rapidement…

A Nice, nous descendons du train. Il est trop tard pour aller à Marseille. Je propose à Simon d’aller à Cannes, on gagnera quelques kilomètres. C’est ce que nous faisons, mais l’idée n’est pas excellente. C’est la foule là-bas et nous sommes coincés pour la nuit. Il faut patienter pour prendre le premier train pour Marseille à 6h24. D’abord nous nous asseyons sur les sièges devant la gare pour essayer de dormir un peu. Puis finalement, après 1 ou 2h, nous partons avec Simon qui pousse son vélo (la jante a rendu l’âme à Cannes, paix à son âme). Direction la croisette et sa foule. On mange là-bas au Mc Do, le contraste est saisissant entre ces gens en tenue de soirée et deux cyclistes plus très frais… Cannes c’est un beau cliché des vacances d’été sur la Côte d’Azur. Nous nous installons sur un petit espace vert. Un peu plus loin des sans abris qui dorment aussi et ressemblent beaucoup aux personnes croisées plus tôt dans la journée, de temps en temps des fêtards passent et nous remarquent… Il pleut un peu cette nuit-là mais un arbre nous abrite. Autant dire que nous attendons impatiemment ce train.

Peu avant 6h, c’est parti ! Nous repartons à la gare dans les rues cette fois désertes de Cannes, prenons notre billet Cannes – Marseille. C’est un TER qui prend la matinée en s’arrêtant souvent. A Marseille, nous voyons le TGV pour Lyon partir sans nous, il ne prend pas de vélo bien sûr. C’est de nouveau un TER qui s’arrête un peu partout qui nous ramènera à Lyon, où il fait toujours aussi chaud qu’au départ.

Malgré cette longue journée de trains et ces derniers kilomètres un peu compliqués, ce voyage aura vraiment tenu toutes ses promesses.


rédacteur du site
  1. cestdurlevelo
    La fin d'une sacrée aventure... on sent bien la fatigue physique.. et mentale, forcément renforcée par ces soucis mécaniques. Pas de bol.Quels passages aériens... j'en ai la chair de poule sur la vidéo lors du passage en corniche... mais que c'est beau ! Bravo ! Des vacances sportives, aventurières et courageuses, qui font envie :)
  2. Yann
    Merci, encore merci pour ce récit et ces images toujours très stimulantes... Je n'ose en demander plus… j'ai qu'à y aller !Cette dernière étape semble avoir été bien difficile, j'espère qu'il ne reste dans votre mémoire que les bons moments, sans cyclistes égoïstes, sans grosse pierres pointues, avec des rêves de TGV qui prennent les vélos (ça, c'est pas gagné)…Yann (21)
  3. Bast
    @Baptiste : oui fatigue mais plus mentale que physique finalement, avec ces problèmes mécaniques mais bon on s'en est bien sorti quand même. Merci et j'espère que tu feras un jour (bientôt) ce type de vacances ;)

    @Yann : merci ! Oui il faut aller voir ! Comme d'habitude, seuls les meilleurs souvenirs restent et avec un séjour cyclo en sacoches il y en a plein ! Tu te lances quand ? Y a pas que le Mt Afrique dans la vie :)
    Merci pour les commentaires en tous cas, ça fait toujours plaisir de voir qu'il y a 3 lecteurs hi hi
  4. Anthony C
    Bonsoir. Une sacrée traversée là où la plupart des cyclistes sur route ne vont pas, du vélo parfois pédestre surtout sur cette dernière journée.  Le pneu est peut-être usé. Peut-être était-il un peu lisse pour ces chemins caillouteux. Des décors grandioses les cinquièmes et sixièmes journées lorsque le soleil était au rendez-vous. Des chemins en balcon à mettre le vertige parfois ! J'ai quand même préférence pour 2011 où vous aviez fait le colle delle Finestre, l'Izoard, la Bonette...Effectivement à Vintimille y'a pas grand chose à voir. J'y ai été en 2003 mais pas à vélo. On y vend des marchandises fausses comme des pseudo-maillots de football. Outre les clandestins, y'a des vendeurs à la sauvette qui déguerpissent en voyant arriver les carabiniers. Oh si certains TGV prennent les vélos mais il faut mettre 10 euros de plus sur le billet. Y'a quelques années, je faisais parfois cela entre Avignon et Lyon.En vous souhaitant une bonne année sportive !
  5. Bast
    Salut Anthony, merci et bonne année à toi également. Concernant ta remise en cause du matériel de Simon, j'y souscris pleinement...! Le manque de préparation du matériel n'a certainement pas aidé à affronter ce terrain :) La comparaison avec 2011 peut-être faite mais c'est vrai que les terrains n'étaient pas les mêmes, du bon dans les deux cas. Pour les TGV, oui il y en a où il faut rajouter 10€ mais c'est plutôt rare, et j'ai l'impression que c'est de plus en plus rare; clairement malgré ses coups marketing sur le sujet, la SNCF se fout pas mal des vélos, ça prend de la place et c'est pas rentable.
  6. Bosses21
    Salut Bast, salut Simon,ça y est l'aventure est terminée avec ce dernier épisode hallucinant ! snif !Dommage que cette dernière étape s'est transformée en petite galère mais je crois que les sacoches étaient pleines de bons souvenirs dans ce foutu train pour Lyon ! En tout cas, encore des photos incroyables et rhhaaa ce passage vidéo où Simon s'accroche fébrilement à un bout de corde pour franchir un ravin, j'ai arrêté de respirer pendant 5 secondes ! Encore bravo à vous deux pour nous avoir fait partager cette incroyable randonnée.
  7. Bast
    Salut Joris ! Et merci pour ton message enthousiaste ! Oui que des bons souvenirs, ces séjours cyclo sont vraiment sympas à faire ! Et toi, tu t'organises quand un week end pour sillonner les routes du Beaujolais ? :)
  8. Bosses21
    Hello Bast, pas de we dans le Beaujolais mais une journée à coup sûr ! Je te ferai signe... ce sera un parcours avec chasse aux cols comme celui-là : http://www.openrunner.com/index.php?id=5364544
  9. Bast
    Pas mal le parcours, son plus gros défaut étant qu'il ne contient ni Croix de Thel ni Joncin mais difficile de faire autrement en partant de Belleville :) Non sinon c'est bien, comme ça je rajouterais quand même la montée au Mt Soubran pour la vue (mais route bien dégradée), le St Rigaud (vu que tu vas au col de Patoux) et la descente par le Fût d'Avenas bien plus intéressante qu'un retour par Beaujeau.
  10. Will
    WOW !  Merci, magnifique.
  11. Idris
    Salut Bast et Simon,C'est un peu tard que je lis ce récit. Juste phénoménal !!! Les paysages sont à couper le souffle !!! Bravo pour ce périple sublime et merci pour toutes ces photos et videos, c'est top. Dommage la fin du périple et la dernière nuit qui a dû vous paraitre bien longue.
  12. Bast
    Salut, merci pour le passage :) Le séjour est très positif, peu importe la dernière nuit, ça donne des souvenirs on va dire !

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